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Les monuments des années 1930

En 1925, la signature du Pacte de Locarno inaugure une certaine détente internationale qui passe par une transformation de la mémoire de guerre. Désormais, les sacrifices pour la Patrie et la haine de l’ennemi s’effacent devant les souffrances communes consenties pour mettre fin à toute guerre. Le soldat n’est plus ce guerrier conscient de défendre une cause sacrée contre l’infamie, mais une victime héroïque qui participe à l’avènement d’un monde sans guerre : la Grande Guerre n’est plus que la « der des der ». Les autorités nationales belges s’alignent immédiatement sur ce mouvement international en refusant désormais de participer aux inaugurations de monuments rappelant les massacres de civiles et accusant l’Allemagne.


Mais, cette occultation officielle des atrocités allemandes commises en Belgique suscite des mouvements de refus portés par des écrivains et des professeurs d’Université, soutenus par de larges pans de l’opinion publique. Dans les villes martyres, on assiste à un véritable divorce entre la mémoire officielle et les mémoires locales. Ainsi, par exemple, en 1936, l’inauguration du monument dinantais « Furore Teutonico », qui accuse l’Allemagne et réaffirme qu’il n’y avait pas de francs-tireurs à Dinant, se fait en l’absence de tout membre de la famille royale et de tout représentant du gouvernement, mais en présence des édiles locaux entourés d’une foule considérable. Notons que l’inscription « Furore Teutonico » était initialement prévue pour orner le balcon central de la bibliothèque de Louvain, mais elle avait finalement été refusée par les autorités académiques de l’Université pour qui l’avenir des relations scientifiques internationales était plus important. Ce refus suscita, pourtant, de profondes amertumes chez les Louvanistes qui y voyaient une injure à la mémoire de leur ville martyrisée en août 1914 : l’inauguration de la nouvelle bibliothèque, en 1928, fut chahutée. On le voit, la question des atrocités reste un sujet délicat et la démobilisation des esprits relativement superficielle.

En 1930, à l’occasion du Centenaire de la Belgique, quelques communes n’ayant pas encore de monument aux morts en érigent un, généralement dans le même esprit que ceux de la première moitié des années ’20. C’est le cas, par exemple, du gigantesque monument d’Andenne, œuvre d’A. Hecq. Sur les bas-reliefs, les sévices imposés par l’ennemi sont clairement exposés : d’un côté, on trouve les civils massacrés en août 1914 et de l’autres les déportés partant, le dos courbé, valise à la main. Au sommet du mémorial, les bustes conjugués des trois rois contemplent ce triste tableau. Tandis qu’au centre, trois soldats belges passent à l’attaque, baïonnette au canon. Autrement dit, les soldats se battent à la fois pour leurs concitoyens opprimés, pour la monarchie et la patrie centenaire. Le sens de la guerre et des sacrifices qu’elle a impliqué est ici réaffirmé avec force. Notons que ce monument n’accuse pas directement l’Allemagne, contrairement à d’autres monuments des années vingt qui n’hésitent pas à représenter l’aigle allemand bec ouvert et ailes déployées prêt à fondre sur sa proie innocente.

En revanche, l’esprit de Locarno convient bien aux nationalistes flamands. Les associations d’Anciens Combattants, par exemple, sont nettement plus pacifistes en Flandre qu’en Wallonie. En outre, l’aile radicale du mouvement flamand s’empare du culte des morts et lui donne des formes spécifiques et anti-belges. En effet, dans les cimetières apparaissent des tombes à forte charge symbolique suggérant un culte politique des morts en rupture avec le culte officiel porté par les instances nationales. Ces tombes deviennent des sortes de « contre-mémoires » qui érigent des traîtres frontistes et activistes en martyrs de la cause flamande. Le thème du martyr est particulièrement important au sein de la mystique romantique flamingante et s’étend à l’ensemble des sacrifices consentis par les Flamands durant la guerre pour une cause qui ne serait pas la leur. La tour de l’Yser, dont la première pierre est posée en 1928 et qui est inaugurée le 24 août 1930, d’inspiration à la fois chrétienne et flamande, en deviendra le symbole le plus apparent. Ce gigantesque monument pacifiste, situé aux abords de Dixmude, dans le Westhoek, est dédié à tous les soldats flamands morts en 14-18. La porte d’entrée est dédiée à la Paix. Tandis que, sur la tour de 84 mètres de haut, le pacifisme est réaffirmé à travers l’inscription « Nooit meer oorlog » en quatre langues et le nationalisme flamingant est proclamé à travers l’inscription « AVV-VVK ». Mais ce monument est atypique.

Car, même dans les années trente, la majorité des monuments cherchent à perpétuer la mémoire de « nos Grands Morts », à affirmer le sens de cette Grande Guerre et à exprimer la dette de reconnaissance des vivants envers les morts.

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