|

Le Triomphe des monuments locaux, 1920-1924

L’immense majorité des communes érigeront leurs monuments sans le concours de l’Etat, via des souscriptions locales. Les provinces non plus n’interviennent guère, si ce n’est à Liège où l’identité provinciale est plus forte. Autrement dit, en Belgique, la liberté communale triomphe et l’expression des identités locales n’est pas entravée.


Au plan typologique, les communes optent majoritairement pour les monuments les plus simples ou les plus complexes. En effet, un peu moins de la moitié d’entre eux sont de simples plaques et un peu plus d’un quart des monuments à statuaire, le reste étant constitué d’obélisques ou de stèles.


La mémoire de la guerre telle qu’elle se dégage de ces innombrables monuments est assez particulière. D’abord, il faut noter que, si en France on meurt généralement « pour la France », en Belgique on meurt presque exclusivement « pour la Patrie ». Cette Patrie belge qui triomphe au lendemain de l’armistice est incarnée à la fois par les civils et par les militaires, contrairement aux autres Patries belligérantes qui ne sont guère incarnées que par la figure du soldat. En effet, si la figure du soldat belge reste le symbole même de l’héroïsme national, il n’occupe toutefois pas tout l’espace mémoriel. À ses côtés, on trouve la figure du civil massacré en août 1914, celle du patriote fusillé ou encore celle du déporté. Selon le vécu des localités, telle ou telle figure civile peut même prendre le pas sur celle du soldat. À Tamines, par exemple, les martyrs d’août 1914 tiennent la première place : sur la place Saint-Martin, rebaptisée place des martyrs, un gigantesque monument représente les corps des civils écroulés, mais intacts, au pied d’un Patrie douloureuse levant les bras au ciel. Ce monument, inauguré en 1926, est l’œuvre de l’architecte M. Lalière et du sculpteur H. Mascre. Dans le Hainaut ou en Flandre orientale, par contre, la place des déportés est tout à fait remarquable. Le plus souvent, ils sont représentés en martyrs, le dos courbé ou le corps exsangue, comme sur le monument de Tournai, sculpté par A. De Beule et inauguré en 1922. Mais, plus rarement il est vrai, les déportés peuvent aussi être représentés dans une attitude héroïque, brisant leur outil de travail, comme sur le monument de Binche. Il n’y a donc pas, comme c’est le cas pour le Nord de la France, de déni de mémoire concernant les populations occupées. Seuls les exilés belges seront exclus de la mémoire collective et n’apparaissent dès lors pas sur les monuments.


Quoi qu’il en soit, partout en Belgique, le souvenir des héros et des martyrs nourrit la grandeur de la Patrie pour laquelle ils sont morts (les monuments pacifistes sont en effet rarissimes et plus tardifs). La glorification du combattant, comme du civil, donne un sens à sa mort : le sacrifice librement consenti pour la Patrie et son avenir, c’est-à-dire les vivants qui lui doivent reconnaissance. Et cette Patrie nouvelle, impassible comme l’éternité, est elle-même glorifiée par ses enfants morts en héros. Or, cette Patrie belge a d’emblée des visages multiples : l’identité nationale s’enracine dans des identités locales ou provinciales. Ainsi, les symboles nationaux que sont l’allégorie féminine de la Patrie très répandue, le lion belge qui parfois terrasse l’aigle allemand ou les souverains qui représentent la Belgique monarchique côtoient sans problème des saints locaux comme au village de Mormont dans la commune d’Erezée, le blason de la ville comme à La Louvière, le perron de Liège dans les localités liégeoises ou parfois le « AVV-VVK » en Flandre. L’identité belge, dans cet immédiat après-guerre, ressemble dès lors à une sorte de poupée russe, mais les différents niveaux ne s’imbriquent pas de la même façon selon les lieux. L’importance de l’identité provinciale est particulièrement forte à Liège, mais aussi au Luxembourg. Le Hainaut, par contre, conjugue identité nationale et identité locale, sans passer par l’exaltation provinciale. De même, dans le Nord du pays, la symbolique des monuments n’oppose pas l’identité flamande à l’identité nationale. En effet, le symbole « AVV-VVK » n’est pas uniquement un symbole nationaliste, mais aussi – et peut-être surtout en cette période de deuil – un symbole religieux. Or, partout en Belgique, les symboles religieux très présents sur les monuments expriment le besoin de consolation et disent l’espérance en la vie éternelle. Mais, il est vrai qu’en Wallonie ces symboles sont purement religieux, alors qu’en Flandre ils sont plus ambigus.


Tous ces morts, en soi difficiles à justifier et à accepter, ne pouvaient être représentés dans tous les détails des horreurs qu’ils avaient vécues. Dès lors, comme partout en Europe, bien des monuments représentent le soldat en défenseur ou en vainqueur. Tandis que sur d’autres l’agonie du combattant, voire du déporté, se déroule dans un climat serein et doux. Seules les victimes des massacres d’août 1914 provoquent une douleur insupportable qui crie vengeance. Mais aucun de ces morts ou blessés n’est défiguré, sale ou laid. Ils ne gémissent pas, ne pleurent pas, ne se révoltent pas. Le soldat meurt sans crainte et sans souffrance, dans un uniforme impeccable, comme sur le monument de Chatelet, sculpté par E. Paulus et inauguré en 1921. Le patriote que l’occupant va fusiller s’avance fièrement, le torse dégagé ou le bandeau à la main, vers un peloton invisible, sous le regard attristé mais digne d’une allégorie de la patrie, comme c’est le cas notamment sur le monument de La Louvière, sculpté par A. Courtens en hommage au patriote Omer Lefèvre et inauguré en présence de la reine Elisabeth en 1923. Les héros d’ailleurs ne meurent jamais seuls. Ils ont toujours quelqu’un près d’eux pour recueillir leur dernier souffle : frères d’armes, allégorie patriotique ou apparition divine. En outre, souvent, une femme ou un enfant sculptés au pied du monument témoignent pour l’éternité de leur reconnaissance et de leur chagrin.

 
Si la guerre a pris à d’innombrables familles un des leurs, la mémoire gravée dans la pierre et le bronze les a surtout transformés en héros. En fait, ces monuments s’efforcent de faire de l’immense catastrophe que fut 14-18 une « Grande Guerre ». En regardant ces monument, on pourrait presque penser qu’elle fut belle, propre et silencieuse : pas de boue, pas de sang, pas cri. La réalité de cette guerre n’apparaît que sous la forme de deux millésimes : 1914-1918…

Aller au chapitre suivant Les monuments des années 1930