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Enjeux de mémoire

Monument aux morts de Mouscron

L’ampleur du mouvement commémoratif qui s’empare de la Belgique, comme du reste de l’Europe, témoigne de l’urgence ressentie par les populations de garder la mémoire de cet événement. Les communes, le plus souvent sans l’aide de l’Etat, réagissent rapidement : l’essentiel des inaugurations de ces monuments se situe entre 1920 et 1924. La Belgique connaît encore une nouvelle et dernière hausse en 1930, année du centenaire de l’indépendance belge. Urgence, donc. Il s’agit, en effet, de faire de cette guerre quelque chose, afin que l’on ne soit pas mort pour rien, pour retrouver une identité et un avenir.


Car la guerre de 1914-1918 fut d’une violence inouïe et totale. Elle fera près de 10 millions de morts. Au cœur de cette tourmente générale, la Belgique a été particulièrement touchée : elle connut, non seulement l’horreur des tranchées, mais aussi les boucliers humains et les massacres de civils en août 1914, la destruction de plusieurs villes, les déportations de la main d’œuvre ouvrière en 1916, la misère, la faim et le pillage systématique en pays occupé. Le pays sort du conflit ruiné et en deuil. On compte près de 40 000 soldats morts au champ d’honneur auxquels il faut ajouter quelque 20 000 civils. En fait, grâce à la fermeté du roi Albert, l’armée belge subit beaucoup moins de pertes que les armées alliées ou ennemies. Du côté civil, par contre, la Belgique a payé un tribut bien plus élevé que ses voisins. Comme partout, la vision du monde, de l’homme et de la vie est profondément ébranlée. Comme partout, pour faire face à ce traumatisme collectif, la Belgique se couvre de monuments.

Les monuments aux morts se révèlent des documents particulièrement riches pour comprendre, non pas la réalité de la guerre, mais les représentations que s’en sont faites ou ont voulu s’en faire les contemporains après la guerre. En effet, l’analyse des monuments et de leurs inscriptions, des emplacements où ils sont érigés et des commémorations qui les entourent montre que les contemporains ont construit une représentation cohérente, mais largement fictive de la guerre. L’important, il est vrai, n’était pas de rappeler l’horreur et les souffrances avec la plus grande exactitude, mais bien d’honorer les morts et de lutter contre l’oubli. D’où la nécessité de choisir un emplacement bien visible pour cette mémoire de pierre, des lieux où se vivent le plus fréquemment les activités sociales, des endroits symboliques. Ainsi, les places publiques, les abords des églises et des hôtels de ville ont vu se dresser stèles, monuments et obélisques.

Aller au chapitre suivant Les monuments éphèmeres du 22 novembre 1918