|

Au sortir de la Guerre

Pour la Belgique, la sortie de guerre et les négociations qui aboutirent au Traité de Versailles de 28 juin 1919 furent décevantes. En effet, la Belgique qui croyait encore à son image de petit pays héroïque et martyr faisant l’admiration du monde découvrit brutalement qu’elle ne pesait pas lourd face aux appétits des grandes puissances. Ainsi, les rêves des ultra-nationalistes grand-belges, menés par Pierre Nothomb, furent réduits à peau de chagrin.

Certes, il s’agissait d’une minorité de Belges, plutôt irréaliste mais bruyante, qui réclamait l’annexion non seulement des cantons de l’Est sur le dos de l’Allemagne vaincue, mais aussi le Limbourg hollandais perdu en 1839 et même une partie de la Zeelande qui n’avait jamais été belge, sur le dos des Pays-Bas restés neutres pendant le conflit ! De grandes figures socialistes et le roi n’étaient pas favorables à un agrandissement du pays, d’autres n’avaient pas d’avis clair et la population belge, aux prises avec les difficultés quotidiennes, ne s’y intéressait pas du tout. Quoi qu’il en soit, in fine, la Belgique obtint au Traité de Versailles une priorité durement acquise  d’un milliard de francs-or, un mandat colonial sur le Ruanda-Urundi ex-colonie allemande et l’annexion des cantons de l’Est à condition qu’il y ait une « consultation populaire » (art.34).

La soi-disant consultation populaire fut organisée du 26 janvier au 23 juillet 1920, non comme un réel referendum, mais comme une simple possibilité de protestation contre la décision des Alliés. Seuls 271 personnes, sur près de 34 000 électeurs, osèrent protester en signant dans un livre ouvert à Eupen et à Malmedy. En septembre 1920, la Société des Nations (SDN) ratifia ce pseudo plébiscite. En fait, la décision était déjà prise, puisque, dès septembre 1919, le gouvernement belge établit un régime provisoire pour « faciliter l’intégration des frères retrouvés ». Le gouverneur Herman Baltia, qui avait derrière lui une belle carrière coloniale, prit ses fonctions le 10 janvier 1920 et exerça son pouvoir absolu jusqu’en mars 1925. Durant cette période, la presse locale fut censurée et les habitants n’avaient pas le droit de vote aux législatives. Autant dire que les cantons de l’Est étaient réduits au silence, y compris en termes de mémoire de guerre. Pendant, ce temps, les nationalistes grand-belges répandaient l’idée que les habitants des « cantons rédimés » étaient des Belges avant l’heure qui avaient été arbitrairement arrachés à leur véritable Mère-Patrie en 1815 (moment où le royaume de Belgique n’existait pas encore !). Cette idée contenue dans l’expression « canton rédimé » aura la vie dure.

A la fin du régime Baltia, certaines grandes figures politiques, comme l’ex-Premier ministre Léon Delacroix par exemple, n’étaient pas défavorables au retour des cantons germanophones d’Eupen et Sankt-Vith à l’Allemagne contre des compensations financières. Mais, la France ne pouvait tolérer cette révision du Traité de Versailles qu’elle voyait comme une porte ouverte à la contestation du retour de l’Alsace-Lorraine en son sein. On en resta donc là.

Aller au chapitre suivant Une mémoire dédoublée